
Corrigé Concours Sciences Po Lille 2008 « Nous ne croyons pas ce que nous savons »
Je vous propose aujourd’hui un sujet corrigé de l’épreuve de culture générale au concours de Sciences Po Lille 2008, pour l’entrée en Master. J’ai également commenté ma copie dans l’article consacré aux meilleures copie aux concours des IEP que vous pouvez lire via ce lien. Je pense que la lecture du corrigé et du commentaire sur ma copie peut être un très bon exercice pour se rendre compte du niveau d’exigence. Il vous permettra aussi de vous rendre compte que faire partie des meilleures copies n’est pas un exercice inatteignable.
« Nous ne croyons pas ce que nous savons » J-P Dupuy.
Introduction
A son valet qui lui demande à quoi il croit, Molière fait répondre à Dom Juan, « je crois que deux et deux font quatre ». Si le but est implicitement de faire comprendre qu’il ne croit pas en Dieu, la sentence pose néanmoins problème. Le plus célèbre des séducteurs sait que « deux et deux font quatre ». Il est convaincu que cette proposition est vraie, et ne la tient pas pour vraie sans raison. C’est en ce sens qu’on peut dire, avec J-P Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé que « nous ne croyons pas ce que nous savons » et que le jeu de mots n’est pas fondé logiquement.
Cependant, tout savoir repose toujours sur des conventions, des postulats qui sont critiquables ou au moins toujours potentiellement remis en question. La connaissance scientifique peut alors être vue, elle aussi, comme une croyance.
S’il peut sembler logique de dire que « nous ne croyons pas ce que savons », le savoir peut pourtant être bien souvent ramené à une simple croyance.
Croire et savoir procèdent de deux logiques fondamentalement différentes, dont l’une a tendance à chasser l’autre, bien que les conditions de l’établissement d’un savoir laissent une large part à la croyance.
Partie 1 : croire et savoir sont deux dynamiques différentes, et même antagonistes
Croire, c’est tenir une chose pour vraie, en être persuadé, alors que savoir, c’est être convaincu par l’expérience scientifique, le raisonnement… qu’une proposition est vraie. Ces deux logiques sont donc fondamentalement différentes, mais elles sont en plus totalement opposées. C’est notamment la thèse que défend Max Weber dans l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Face au vaste mouvement de rationalisation de nos sociétés occidentales, dont il trouve des illustrations aussi variées que la science (émergence et codification des méthodes et démarches scientifiques), les arts (utilisation des partitions pour la musique, de la perspective pour la peinture…) … correspondrait un « désenchantement du monde », marqué par le recul des croyances. Devant les progrès de la recherche scientifique, du savoir, de l’éducation… convaincre devient en effet plus aisé puisque l’on peut s’appuyer sur des raisonnements et autres expériences et permet ainsi de lutter contre l’obscurantisme des croyances. Cette idée est illustrée par la démarche d’Auguste Comte qui, avec sa théorie des trois âges de l’humanité, pensait pouvoir établir le fonctionnement et l’évolution de toutes les sociétés. On voit donc bien que « nous ne croyons pas ce que nous savons » c’est-à-dire que le fait de savoir anéantit la croyance et ainsi les progrès scientifiques seraient la cause d’un certain recul de la croyance auquel on semble assister.
Cependant, le savoir peut se heurter à la croyance et n’être pas accepté. On peut alors interpréter la citation de JP Dupuy comme un regret. Nos sociétés n’adhéreraient pas assez à des savoirs qu’elles savent pourtant être vrais. Il y aurait un certain désintérêt, une défiance vis-à-vis du savoir. Le savoir, notamment théorique ne permettrait par exemple pas de comprendre. En fait, il semble que le savoir doit, pour être accepté, être en phase avec les croyances de nos sociétés. Pierre Bourdieu a ainsi montré dans Homo Academicus, que la recherche scientifique et universitaire était en partie orientée, par un ensemble de normes et de valeurs propres au champ universitaire. L’émergence d’un savoir scientifique, a priori rationnel et universel, peut donc être partiellement conditionné par les croyances et, dans une perspective plus large par la culture. On peut alors facilement comprendre les résistances à certains savoirs, et par exemple le fait que Galilée ait été taxé d’hérésie. Cette insuffisante croyance en ce que nous savons et qui a été démontré scientifiquement (qu’on pourrait par exemple expliquer par une déconnection des sphères de la recherche et celle de la transmission ou du monde réel, dont le symbole serait la phrase d’un économiste qui disait en substance que si la réalité ne correspond pas aux modèles économiques, alors il faut changer la réalité et non pas les modèles économiques) peut alors être préjudiciable au progrès.
Cette citation de J P Dupuy peut donc être appréciée de différentes façons. Elle illustre que croire et savoir procèdent de deux logiques différentes et opposées mais elle peut aussi être comprise comme un regret que nous ne croyions pas assez en ce que nous savons, ce qui pourrait avoir des conséquences négatives.
Partie 2 : Le savoir repose pourtant toujours sur des croyances, et gagnerait même à se présenter comme une croyance
Il convient pourtant de nuancer cette position en montrant que le savoir est toujours une croyance. Les fondements du savoir sont en effet toujours des construits et même s’il peut sembler excessif de dire que le savoir est une croyance, le savoir gagnerait toujours peu ou prou à se considérer comme une croyance.
Ernest Renan écrivait que « la science est une religion », illustrant ainsi que tout savoir n’est pas un pur savoir et qu’il est toujours entaché de logiques qui peuvent le rapprocher de la croyance. Si on reprend la définition du verbe savoir que l’on a évoqué précédemment, savoir, c’est être convaincu qu’une chose est vraie (c’est-à-dire que cette chose ne se contredit pas logiquement et qu’elle est en adéquation avec le réel). Ceci suppose donc une démarche scientifique fondée sur un raisonnement, une expérience… bref cela suppose une certaine rationalité. Cette dernière a pourtant été largement remise en cause. Max Weber montre ainsi qu’il n’existe pas de rationalité « pure », mais que la rationalité s’inscrit toujours dans un système de valeurs qui encadre comportements et raisonnements, même si celui-ci n’est pas perçu consciemment. De même, l’économie, notamment avec H. Simon (qui parle de rationalité « limitée ») a pu montrer qu’il est impossible d’adopter un comportement rationnel car l’information disponible pour un agent n’est pas suffisante, ou même que la rationalité peut conduire à des situations irrationnelles (Keynes met ainsi en évidence les comportements moutonniers des agents qui, sur les marchés financiers, peut provoquer des crises). Au-delà de la seule rationalité, c’est tout savoir qui est potentiellement remis en cause. La prétention universelle de tout savoir est sujette à une limite importante : un savoir n’est jamais universel (c’est par exemple ce que K Marx reprochait aux « économistes bourgeois », de faire passer pour naturelles des lois qui n’existent que dans le cadre de la société capitaliste, qui, elle, est dépassable), il est toujours inscrit dans un paradigme scientifique donné (c’est ce que T. Khun a notamment montré). Michel Foucault a, avec son concept d’ « épistémè », aussi montré que le savoir s’inscrit toujours dans une certaine logique de la connaissance et dans un cadre de pensée propre à une époque et qui évolue. Ainsi, savoir c’est toujours croire, puisque les fondements du savoir et de la connaissance ne sont pas naturels, donnés mais construits et en constante évolution. Etre convaincu qu’une chose est vraie suppose toujours de croire que les bases sur lesquelles se fonde la démonstration sont vraies.
Ce n’est pas tant le savoir qui est une croyance mais plus ses bases scientifiques. Pour autant, le savoir gagnerait peut être à se considérer comme une croyance et ainsi on pourrait expliquer pourquoi on peut interpréter la citation de J P Dupuy comme un regret. En effet, considérer que savoir c’est croire, c’est avoir conscience que le savoir repose sur des bases contestables et donc être conscient de ses propres limites à connaitre une réalité multiple et changeante. Un savoir qui ne prendrait pas en compte le fait qu’il est en partie une croyance risquerait alors de devenir dogmatique, c’est-à-dire de considérer qu’il faut l’appliquer aux autres etc. B. Pascal avait déjà souligné ce danger en énonçant qu’il fallait « suivre ceux qui cherchent la vérité et fuir ceux qui l’ont trouvé ». « Nous ne croyons pas ce que nous savons » dit J P Dupuy, et c’est peut être regrettable en tant que s’il est impossible de démontrer qu’une croyance est fausse (la philosophie a par exemple échoué dans la recherche des preuves de l’existence de Dieu) on ne peut pas pour autant prouver qu’elle est vraie. Pour éviter l’obscurantisme souvent dénoncé des croyances, le savoir est la meilleure arme, mais celle-ci est à double tranchant et peut aussi succomber à la prétention globalisante si elle oublie que le savoir est aussi une croyance. C’est pour cela K. Popper, dans les logiques de la découverte scientifique préconisait comme critère de vérité, le fait qu’un modèle se laisse évaluer et ne soit pas encore contredit.
Conclusion
Nous ne croyons donc pas ce que nous savons puisque croire et savoir procèdent de deux logiques différentes et opposées. L’une d’elle tend à faire reculer l’autre, mais doit être en concordance avec l’autre. C’est pourquoi on peut interpréter la citation de J P Dupuy comme un regret. Regret que nous n’adhérions pas plus au savoir, source d’un monde meilleur, mais aussi que le savoir ne se considère pas assez comme une croyance, ce qui serait une barrière efficace à la fois au dogmatisme de la croyance et à la prétention universelle du savoir.